Lettre de Juliette Molland

                                                                                                          En la Fête-Dieu, 16 juin 1938

Mon amie,

On m'a demandé de te dire ce que nous sommes et de te mettre en face de notre idéal de vie.

Je suis par moi-même incapable de le faire. Le Seigneur seul, par sa grâce qui habite en toi, peut te permettre de comprendre un appel particulier qu'il adresse à travers le monde à un grand nombre d'âmes, peut-être la tienne, certains soirs où tu songes aux besoins de l'Eglise et à la mission d'amour qui s'offre aux cœurs généreux.

Le tien, avide de s'unir au Christ et de le servir, s'élance irrésistiblement pour vivre de Lui seul et le donner aux autres, mais parfois tu t'étonnes de ce que ces aspirations divines te laissent entrevoir. Il te semble que rien d'actuel ne satisfait ton cœur, qu'il faudrait qu'une formule de vie nouvelle s'offrit à toi. La solitude du cloître de pierre t'attire, mais le désir de demeurer au milieu du monde pour y être, par amour, l'apôtre de l'amour, te sollicite encore bien davantage.

C'est pour t'aider à trouver la lumière que je vais te faire communier à notre idéal de vie. Si le Seigneur te veut parmi nous, il saura bien parler à  ton cœur.

Pour moi, je lui demande seulement que sa sainte volonté s'accomplisse parfaitement en ton âme, car le "Fiat" à ce qu'il désire de nous est le sommet de l'union d'amour avec lui en cette vie et dans l'autre.

Tu as regardé autour de toi, tu as observé, tu as prié et tu as souffert en ton cœur de la souffrance du Christ.

Une vérité s'est fait jour en toi avec une aveuglante lumière : le monde a besoin d'apôtres et de saints, vivant de sa vie, mêlés à sa vie et l'Eglise les attend.

Alors Dieu t'a fait entendre, dans le silence des divines confidences, que ce chemin de la sainteté auquel tu aspires, que ce désir ardent de renoncer à tout pour ne vivre que de lui et le donner à tes frères, tu pouvais le réaliser dans le monde, et dans la vie du monde, pour sauver le monde.

Il t'a fait comprendre qu'on pouvait être toute sienne et le servir jusqu'à la mort de la croix dans sa robe de tous les jours comme sous la robe de bure d'une moniale.

Que cette vocation constitue un appel particulier que le Seigneur fasse entendre en ce moment à celles qu'il s'est choisies de toute éternité pour répondre aux désirs de son Cœur et aux besoins de son Eglise à l'heure présente, tout esprit clairvoyant qui se penche sans prévention sur les tendances spirituelles de notre époque n'en saurait douter.

C'est comme un vent nouveau qui souffle, mais pourquoi le dire nouveau ? N'a-t-il pas passé sur la terre depuis les paroles sacrées : "Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait"?

Et si cette vocation d'être un autre Christ dans le monde en y demeurant dans l'existence de tous paraît difficile, n'est-ce pas parce qu'on a trop classifié la perfection de la vie chrétienne et méconnu ce que comporte avec lui le divin précepte qui fait que Dieu, appelant tous les êtres à la perfection, se doit de leur donner, à leur place, les moyens d'y atteindre ?

Oui, mon amie, l'Eglise va trouver, parmi les laïques, comme aux premiers temps du Christianisme, des âmes qui rayonneront la sainteté en elles et autour d'elles, prêchant simplement l'Evangile par le spectacle de leur vie, offerte au cœur du monde, sous le regard de Dieu.

Ta vie avec Jésus

Veux-tu que je te dise, mon amie, quelle sera la grande source de perfection de ta vie profonde ?... Ton secret d'amour avec le Christ ?

Ce secret, par lequel tu ne te lies pas à lui à la face du monde par des vœux solennels et qui te permet de demeurer "à ta place" comme tout le monde, livrée à ceux qui t'entourent en ne cessant pas un instant d'être toute sienne, "cachée avec lui en Dieu", c'est cela qui ravit le Cœur du Maître, c'est dans ce secret, qui est le sien et le tien qu'il prend sa joie.

De tes peines, de tes renoncements, de tes "croix d'amour", rien ne lui échappe et justement parce que lui seul les voit, ils sont autant de fleurs sur lesquelles il se penche.

La formule de ta vie sera simple ; si simple, si complète. C'est celle que Marie nous livre dans son "Ecce ancilla". Elle est tout entière contenue dans le "Oui" total au Bon Plaisir divin en toutes choses. La volonté de Dieu, voilà l'abîme où tu dois t'engloutir. L'abandon à cette volonté à tout instant ; n'être plus rien que le "Rien" dont le Christ se servira pour son Eglise et pour les âmes, se persuader qu'il n'y a pas de petites œuvres, que les plus grandes sont les plus petites en qui on met le plus d'amour, que l'action présente est celle qu'il veut pour nous, donc celle qui nous sanctifie davantage et qui nous fait le plus rapidement courir vers le ciel.

Tu ne feras pas deux parts de l'union à Dieu dans la prière et de l'union à Dieu dans l'action : la prière est amour, l'action est amour et ta vie est amour.

Tu te nourriras chaque jour, à la messe, de la Parole de Dieu et du Corps de ton Seigneur. Tu trouveras là le commencement et la fin de ta vie intérieure et le Christ en qui tu seras changée, tu iras joyeusement, là où il t'appelle, le porter à tes frères.

N'est-ce pas que c'est simple ? N'est-ce pas que c'est facile ? N'est-ce pas que c'est beau ?...

Et crois-moi, mon amie, si le jour de ta donation pour l'accomplissement de l'amour dans le Corps mystique de la Sainte Eglise, tu t'enfermes pour toujours dans le Cœur du Christ, si tu te fais bien petite, bien pauvre et bien nue pour son amour, tu trouveras dans la blessure de ce Cœur ouvert, cette voie d'abandon qui te mènera vite, vite, parce que tu ne seras plus qu'une enfant que le Père emporte, jusqu'au sommet de la montagne.

Ta vie d'Apôtre

Que le Christ te fasse bien comprendre ce qu'il attend de toi. Il a soif d'être aimé.

C'est de cela qu'il a gémi sur la croix et c'est cela qu'il continue d'attendre, Lui, le Fils de Dieu, de sa créature. Il veut que le Corps mystique de la Sainte Eglise soit brûlant d'amour et il t'a choisie pour que tu sois dans le monde, au milieu du monde, l'apôtre de la divine charité, pour que tu montres aux hommes, par l'évangile de ta vie, le visage de l'Amour fait homme.

Quelle vocation que la tienne !

Dieu te veut missionnaire et missionnaire de l'Amour. Tous les apôtres sont des envoyés de l'Amour, mais toi, tu le seras d'une manière particulière, comme une enfant chérie appelée par Dieu pour une actuelle mission.

Tu ne t'en iras pas en Chine, si tu y vis, tu y demeureras. Tu ne soigneras probablement pas de lépreux. Tu ne feras sans doute pas le catéchisme à des enfants demi-nus sur la terre battue de quelque taudis, tu ne partageras peut-être pas la détresse de certains milieux... Naturellement, si le Seigneur met cela sur ton chemin tu le feras, et plus encore, mais ne crois pas que le labeur de ta vie de chaque jour soit moins fécond, moins utile à l'Eglise et moins grand aux yeux de Dieu que ces tâches exceptionnelles.

Persuade-toi qu'il n'y a pas moins de misère, pas moins de pauvreté secrète, pas moins de souffrances cachées dans ton milieu de vie. Que d'âmes mortes, que de cadavres circulent autour de nous sous les apparences d'une vie normale. Ce sont ces frères que Dieu te confie. Tu seras missionnaire à ta place, dans toutes les occasions providentielles que les circonstances te ménageront. Tu répondras "oui" à tout. Et le Seigneur ne veut pas que tu te caches, que tu te dissimules, que tu te terres. Il n'allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau.

Tu feras ta loi de la parabole des talents.

Tout doit servir à sa Gloire et pour sa Gloire. "Tout est à toi, tu es au Christ et le Christ est à Dieu".

Tu dois mettre en valeur tout ce que le Seigneur t'a donné, ta valeur humaine, tes dons, tes attraits, tes qualités du cœur et de l'esprit. Tout en toi doit rendre au maximum à la place où Dieu t'a mise, tout doit être utilisé pour la réalisation du désir qui t'habite : mieux aimer le Christ et mieux le faire aimer.

Tu te sanctifieras et tu sanctifieras les autres par l'accomplissement de ton devoir d'état, quel qu'il soit, en perfection. Tu es un rayon d'amour qui apporte, à sa place, la lumière de la vérité.

Tu ne rompras pas avec le monde, avec les habitudes de ton milieu de vie ; ta formation elle-même se fera sans que rien vienne casser le fil de ton existence quotidienne. Et ta tenue elle-même glorifiera le Seigneur... Tu seras comme ta situation sociale l'exige, comme tous ceux qui t'entourent. Ta pauvreté sera celle du cœur et de l'esprit. Pour l'autre, c'est dans l'utilisation des biens que tu tiens du Seigneur et sous son regard que tu en rendras témoignage.

Unies par l'esprit, marchant ensemble dans le même chemin de perfection, nous serons formées à la même école : celle de l'amour de Dieu, de l'Eglise et de nos frères. Mais nous serons pourtant comme un bouquet de fleurs variées. Chacun de nous n'a-t-il pas un nom nouveau dans le ciel et saint Paul ne dit-il pas qu'une étoile diffère en éclat d'une autre étoile ?

C'est par le développement de notre personnalité, par l'épanouissement de tout ce que Dieu a mis en nous que nous réjouirons le cœur du Maître.

As-tu remarqué comme la prairie est belle au printemps ? Dans l'herbe verte s'ouvrent mille corolles à la forme et aux couleurs différentes et le Créateur a voulu la marguerite, et les coquelicots, et le tapis varié des autres fleurettes pour que chacune, s'ouvrant au soleil de son amour, chante à sa manière la louange de sa Gloire.

Voilà notre image.

Dieu ne nous demande que de "fleurir où il nous a plantées", jusqu'à l'heure où nous nous pencherons sur notre tige pour mourir.

Et j'imagine la joie au Paradis lorsque, notre tâche finie, nous irons continuer de servir au ciel le règne de l'Amour.

Ta vie d'union à l'Église

Et j'en arrive à la plénitude de ta mission : ta vie d'union à l'Eglise.

L'ardent désir du Seigneur est le règne de sa Charité dans le Corps mystique de la Sainte Eglise, et tu es une apôtre de ce règne.

Tu ne marcherais pas dans le sillage de notre grande sainte si tu ne portais comme elle, dans une continuelle prière, le Corps mystique de la Sainte Eglise et spécialement le cœur de ce Corps que doivent être les prêtres.

 

 

Souviens-toi que tu es offerte pour l'Eglise, qu'il n'est pas possible d'être l'épouse du Christ sans l'être en même temps de son Eglise, que si tu épouses, avec le Christ, tous les membres de son Corps mystique, tu t'unis plus spécialement au cœur, parce que c'est le cœur qui doit répandre dans les membres le Feu de l'Amour et que toi, tu t'es faite prière vivante pour le règne de l'Amour.

Que ton âme se dilate et embrasse la terre et le ciel à cet aspect de ta vocation.

Prier pour le règne de l'Amour dans le Corps mystique de la Sainte Eglise, c'est prier pour tous les êtres actuellement sur la terre, pour les âmes qui attendent leur entrée dans le ciel, c'est supplier Dieu pour tous les pêcheurs, c'est travailler à former le Christ total, au dernier jour, quand il remettra son royaume à son Père et que le dernier mot de la Miséricorde sera dit.

Ah ! Pour agrandir ce triomphe de l'amour divin, comme il vaut la peine de se "mourir d'amour dans cette douce épouse", comme le souhaitait celle qui sentit peser sur ses épaules le vaisseau de Pierre.

C'est si simple pour toi d'y prendre part.

Ton moyen d'union à l'Eglise, c'est ta vie même telle que Dieu l'a faite, c'est ta vie avec ses moindres actions, ses devoirs quotidiens, ses distractions, ses peines, ses joies !

C'est cette vie toute donnée, cette vie qui n'est qu'une fusion de ta volonté dans celle du Christ en toutes choses et pour sa Gloire, c'est cela qui te fait vivante prière dans le Corps mystique de la Sainte Eglise.

Et pénètre-toi bien de cette vérité ; Dieu ne te demande pas tes œuvres, mais seulement ton amour. Que tu fasses ceci ou cela, tu ne cesses de demeurer en Lui puisque tu fais ce que son amour te demande.

S'il te paraît difficile d'étreindre ainsi dans ta prière toute l'Eternité glorieuse de la Sainte Eglise, c'est que tu penses encore à "ta" prière et que tu oublies qu'il n'y a plus pour toi d'autre prière que celle, infinie, du Christ qu tu continues.

Livre-toi tout entière à la mission qui t'attend. Que l'accroissement de l'Amour dans la Sainte Eglise soit ta respiration et ta vie. Aime et vénère les prêtres et porte-les dans l'ardeur de ta charité par ton Fiat incessant et joyeux au moindre désir du Maître.

Car tu es cela, rien que cela : un "oui" d'amour dans le Corps mystique de la Sainte Eglise, un "oui" offert à chaque instant, dans le secret, dans le silence et dont le Christ en qui tu vis, éternise l'oblation.

Voilà ce qu'est, pour nous, l'appel du Seigneur. Voilà ce que, peut-être, il fait entendre à ton amour.

Tu as compris ce que nous sommes : une Union missionnaire, organisée dans le laïcat, où chacune se donne à fond pour une cause divine : le salut du monde.

Nous n'avons qu'une arme : l'Amour et qu'un chemin pour le trouver et le donner au monde : celui de notre vie quotidienne telle que la Volonté de Dieu l'a faite.

Aucun signe extérieur ne nous distingue. Nous vivrons, nous servirons, nous mourrons comme tout chrétien, le regard de notre âme fixé sur la croix du Sauveur.

Regarde la Vierge Marie, Elle fut notre modèle quand elle s'en allait par les chemins, dérobant aux hommes son secret d'amour "cachée avec son Fils en Dieu"... Quand elle fut pressurée pour la Sainte Eglise, debout près du Crucifié.

Demande-lui de te révéler le mystère de son "Ecce ancilla" et de faire de toi une servante du Seigneur.

 

Demande-lui de t'apprendre à aimer le Christ et à le faire aimer. L'œuvre est immense, l'appel pressant. L'Eglise attend comme une croisade nouvelle.

Nous faisons partie de la croisade, mais il ne nous faut que des compagnes décidées. Veux-tu venir?...         

Juliette

 

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Ste Catherine de Sienne